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Ce que j’apprendrais à mon enfant pour les réseaux sociaux

· 7 minutes de lecture
Ismaila Baldé
Artisan développeur & maintainer de Pabiosoft

Parce qu’au fond, nous sommes tous confrontés à la technologie avant même d’avoir appris à bien l’utiliser.

En Afrique comme en Occident, les enfants et les adolescents partent parfois en vrille à cause des réseaux sociaux, en particulier de plateformes comme TikTok, de la course aux followers, de la course aux vues, et de cette idée étrange selon laquelle être vu vaut parfois plus qu’être construit. C’est en voyant cela que je me suis posé une question simple : si un jour j’ai un enfant, est-ce que je lui donnerais un smartphone, et surtout comment est-ce que je lui apprendrais à vivre avec les réseaux sociaux ?

Illustration GIF réseaux sociaux

Je me suis aussi posé la question à partir de mon propre vécu. Qu’est-ce qui a marché pour moi ? Qu’est-ce que je conseillerais à mes petits frères ? Aujourd’hui, par exemple, j’utilise encore régulièrement X pour faire ma veille technologique, parce qu’on y retrouve beaucoup d’acteurs de mon métier. On ne peut pas le nier : des entreprises comme Apple ou Microsoft, et des figures comme Sam Altman ou Elon Musk, publient très régulièrement dessus. À côté, je recommande aussi Medium, parce qu’on peut y apprendre un sujet de manière synthétique, rapide, un peu comme une petite édition de poche d’un sujet technique ou intellectuel.

X, lui, reste un réseau social comme les autres : on y trouve le meilleur et le pire. L’idée n’est donc pas d’y aller n’importe comment, mais de suivre les bonnes personnes dans son secteur d’activité, et surtout de faire attention à ce que l’on like.

Si un jour on like un stand-up drôle, puis un autre, puis un autre, alors le feed peut vite se transformer en machine à recommander seulement cela.

Le vrai problème est peut-être là : nous devenons en partie ce que nous regardons tous les jours. Les anciens disaient souvent que nous sommes le produit des cinq personnes avec qui nous passons le plus de temps. Mais si aujourd’hui ces cinq personnes sont surtout des influenceurs, des comptes viraux, des opinions agressives ou des modèles de vie artificiels, alors il devient logique que l’on finisse par penser comme eux, agir comme eux, ou désirer comme eux. Voilà pourquoi il faut faire attention à qui les plus jeunes suivent, et surtout au temps moyen qu’ils passent scotchés au téléphone chaque jour.

Et dans cette histoire, il y a aussi le doomscrolling : ce moment où l’on continue à faire défiler du contenu sans vrai but, juste parce que l’application a compris comment retenir notre attention. Et il faut être lucide sur un point : ces applications sont construites par des équipes techniques, des designers, des chefs de produit, avec une mission très claire venue d’en haut, retenir l’attention le plus longtemps possible. Plus on reste, plus on regarde, plus la plateforme peut pousser de la publicité, des recommandations et d’autres contenus pensés pour nous garder là. Pour mesurer cela un peu plus sérieusement, il existe déjà des outils simples comme Temps d’écran sur iPhone ou Bien-être numérique sur Android. Ce n’est pas une solution magique, mais c’est déjà une bonne façon de voir la réalité en face.

Illustration GIF doomscrolling

Je ne suis pas pour ou contre l’interdiction totale. Interdire une chose la rend souvent encore plus attirante, parce que l’être humain aime les interdits. Donc si j’avais un enfant aujourd’hui, je ne lui interdirais pas simplement les réseaux sociaux. Je lui apprendrais plutôt à s’en servir convenablement. Créer un compte, publier, regarder du contenu sur Instagram, TikTok ou ailleurs, cela devrait venir après une sensibilisation, et avec un accompagnement plus serein, plus intelligent, plus patient.

À mes yeux, il faudrait presque une matière à l’école pour cela. Faute de matière, les parents se retrouvent souvent tenus responsables de comportements qu’ils ne maîtrisent pas totalement, alors même que les plateformes sont pensées pour capter l’attention en continu. Il faut donc apprendre aux plus jeunes que sur les réseaux sociaux, le bien et le mal cohabitent, et qu’il faut apprendre à choisir le bien. Cela passe par l’esprit critique. Ce n’est pas parce qu’une grande personnalité dit quelque chose que cette chose devient vraie. Il faut apprendre à écouter, mais aussi à vérifier les sources avant de répéter une information à quelqu’un d’autre.

Et cela vaut aussi pour les patrons de la tech. Même Mark Zuckerberg, cofondateur de Facebook et patron de Meta, le groupe qui possède aussi Instagram et WhatsApp, a fini par reconnaître publiquement que certaines protections pour les plus jeunes étaient arrivées trop tard. Cela ne veut pas dire qu’il faut le prendre comme modèle ou comme ennemi absolu. Cela veut juste dire qu’il faut regarder ces sujets avec lucidité, même quand ils viennent de ceux qui ont construit les plus grandes plateformes du monde.

Il faut aussi apprendre aux plus jeunes que ce qu’ils publient peut avoir un impact réel dans leur vie. Les réseaux sociaux font désormais partie intégrante de la société. Une publication peut être utilisée contre quelqu’un, à l’école, au travail, dans un conflit, ou parfois même devant la loi. On devient aussi, en partie, l’image que l’on montre. On l’a vu jusque dans des affaires récentes en Guinée autour de challenges viraux : en quelques minutes, un contenu pensé pour rire ou suivre une tendance peut finir par peser très lourd dans une vie scolaire. Et derrière cela, il y a aussi un autre danger très concret : le cyberharcèlement, qui suit parfois les plus jeunes jusque dans leur chambre, bien après la fin des cours. En France, ce sujet est désormais assez sérieux pour que la loi s’en mêle : la loi du 7 juillet 2023 a bien posé le principe d’une majorité numérique à 15 ans, et les textes discutés en 2026 cherchent surtout à durcir encore l’encadrement pour les mineurs. Cela montre au moins une chose : le problème n’est plus marginal. C’est pour cela que je pense qu’au XXIe siècle, la vraie question n’est pas seulement "faut-il autoriser les réseaux sociaux ?", mais plutôt : comment apprendre à vivre avec eux sans leur abandonner son cerveau ?

Illustration GIF enfant et smartphone

En pratique, si l’enfant a moins de 10 ans, lui interdire un smartphone moderne me paraît encore raisonnable. À cet âge, il devrait surtout combiner l’école, les activités physiques, la créativité et la socialisation pour bien se développer physiquement, cognitivement et émotionnellement. En revanche, vers 14 ou 15 ans, cela devient vite plus compliqué : à l’école, il verra toujours quelqu’un avec un téléphone, avec TikTok, avec Instagram, bref avec un monde numérique déjà en marche. À cet âge-là, lui fournir un smartphone peut devenir raisonnable, mais avec des conditions claires : savoir quels réseaux il utilise, installer des applications qui mesurent le temps passé à l’écran, regarder de temps en temps ce qu’il suit, l’aider à liker les bonnes personnes pour influencer son fil, et surtout lui expliquer le pourquoi du comment. Bref, ne pas seulement donner un téléphone, mais commencer une vraie démarche de sensibilisation, parce que les enfants d’aujourd’hui seront aussi les adultes de demain.

Et même si le monde tarde parfois à prendre toute la mesure du problème, chaque parent peut déjà agir intelligemment face à ce fléau, car au fond, la vraie question reste entière : jusqu’où peut-on tout publier au nom de la liberté d’expression, et à quel prix ?